Los muertos no quieren nadar

Avignon le 7 décembre 2017, l’air est doux, c’est la Provence. Malgré le bruit, la ville et les travaux, une irrésistible envie de flâner me vient mais voilà, on nous attend à l’Utopia « La Manutention » et mon réflexe pin-parasol-douceur-contemplative est vivement contrarié par un parcours intra-muros en marche rapide. Accompagnée de l’immanquable envie de pipi qui succède aux longs trajets et précède les grandes occasions, l’esprit quelque peu embrouillé, nous voici perdu. Les rues sinueuses, étroites, ont eu raison de nos vagues souvenirs d’un voyage déjà loin. Je ne m’étais pas rendue compte que deux ans étaient passés depuis notre première visite. C’était pour parler de l’Amazonie, animer le débat de ce film magnifique qu’est « L’étreinte du serpent ». Des gringos à la dérive cherchant une vérité détenue par la nature et ceux qui l’habitent, tandis que cette même nature et cette culture sont détruites par l’intrusion de l’occident. Débattre sur l’arrogance de l’occident, sa suffisance, sa foi en son savoir, ses sciences et ses idolâtres, tout ça au pied du Palais des Papes… Aïe. Ce film sensible, plein de poésie et franchement accessible, semblait pour certains totalement incongru, un miroir tendu qui déformerait un peu trop l’image idéale de leur univers.

En arrivant devant le plus beau cinéma du monde, l’Utopia de « La Manutention » bien sûr, je me demande si ça va aller mais la question n’a pas le temps de s’attarder, je retrouve avec bonheur les oliviers et la verrière début XXe, sereine sous la grande muraille du Palais qui domine jusqu’au ciel, notre poster roulé dans la main, prêt à être accroché pour la soirée.


Marco et Brigitte devant le cinéma Utopia

Des gens attendent à l’entrée la séance de 18h. Dans deux heures c’est l’avant avant-première de notre opus amazonien, notre film documentaire Los muertos no quieren nadar (Les morts ne veulent pas nager). Co produit et co réalisé par Marco et moi, co fabriqué serait plus juste ou bricolé sans être péjoratif, tellement tout ça tient du hasard et de la magie, du fragile comme de l’improbable avec une foi inébranlable que quelque chose est là, qu’un film existe dans tout ce fatras. Deux ans de tournage en Amazonie, seuls, à nos frais, puis trois ans de montage avec embûches et soucis, sans jamais dévier, sans retour ni arrêt, ce film était la seule issue possible. Alors on est allé jusqu’au bout.

Jean-François* de Contraluz est là, Patrick* nous rejoint dans le petit resto à côté. Sur la table, bières de Noël et charcuterie. Immédiatement à l’aise, je demande à Patrick son ressenti. Devant moi se tient notre premier vrai spectateur, il a visionné le film qu’on va enfin découvrir sur grand écran, en même temps que le public, ce qui le fait rire et nous traiter « de vrais artisans du cinéma ».


Jean-François et Brigitte avant d’entrer

Pour lui, le film qu’on vient présenter est vraiment un film de cinéma, beau et complexe, une Amazonie sombre qui le surprend, ruisselante de ciels gris, avec des temps de contemplation… il ajoute que de toute façon, si le film avait été mauvais, il m’aurait dit non et ne l’aurait pas programmé. On termine nos bières, dans quelques minutes l’orage sur l’Amazone va retentir dans la salle et prendre possession du grand écran.

Un salut à Saint Éloi, redresseur de culottes, qui se tient à l’entrée. Les spectateurs sont assis, Jean-François présente la projection, nos quelques remerciements et la lumière s’éteint… Le débat avec le public durera une heure et demie.

* Jean-François est l’actuel président de Contraluz, une association qui a remarqué notre projet à Cinelatino, Projets en développement et nous a moralement soutenu durant les trois ans de montage.
* Patrick Guivar’ch, directeur de l’Utopia d’Avignon, a officiellement engagé son cinéma à nos côtés et offert tout son soutien.